Sous ce pli, deux croquis d'aprés deux études que j'ai faite, tout en restant encore toujours occupé à ces paysans assis autour d'un plat de pommes de terre.
Je reviens à l'instant de chez eux, j'ai même travaillé à la clareté de la lampe, bien que l'étude ait cette fois été établie de jour.
Voici ce que la composition est devenue:
J'ai peint cela sur une toile vraiment grande, et je crois, dans l'état où se trouve maintenant l'esquisse, que le tableau a de la vie...
Je ne (t')enverrai pas les mangeurs de pommes de terre à moins d'être absolument sûr que c'est quelque chose. Mais ils avancent et je pense qu'il y entrera bien autre chose encore que ce que tu as jamais vu de moi. Du moins, d'une façon aussi évidente.
Je vise à peindre la vie, tout simplement. Et je la peins de mémoire, sur la toile même.
Tu sais toi-même combien de ces têtes j'ai peintes! Et je continue à y retourner, chaque soir, à redessiner des morceaux sur place. Mais en peignant un tableau, je fais intervenir mon esprit, c'est à dire ma pensée ou mon imagination, ce qui n'est pas le cas, du moins pas au même degré, pour les études, où aucun effort de création n'intervient, où l'on puise dans la réalité de quoi nourrir son imagination, afin qu'elle voit juste...
Concernant les mangeurs de pommes de terre, c'est un tableau qui fait bien dans de l'or, cela j'en suis certain. Mais il ferait tout aussi bien sur un mur tendu d'un papier qui aurait la couleur intense du blé mûr.
Sans cet entourage, il n'est même pas question de le regarder.
Sur un fond sombre, il ne prend pas toute sa valeur, surtout pas sur un fond terne, car il s'agit d'une scène qui se passe dans un intérieur très gris.
Dans la réalité, la scène se passe, d'ailleurs, dans une sorte de cadre doré, car, du côté du spectateur, devrait se trouver le foyer et le reflet du feu sur les murs blancs, éléments qui, ici, tombent en dehors du tableau, mais qui, dans la nature, flanquent tout par terre.
Encore une fois, on doit donc l'entourer d'une couleur ayant le ton de l'or ou du cuivre foncé...
Le rapprocher d'un ton doré donne, en outre, de la lumière à des endroits où tu ne supposerais pas qu'elle existe et enlève l'aspect marbré qu'il prendrait si malheureusement on le plaçait sur un fond terre ou noir. Les ombres étant peintes avec du bleu, la couleur or joue très bien la-dessus...
J'ai voulu, tout en travaillant, faire en sorte qu'on ait l'idée que, ces petites gens, qui, à la clarté de leur lampe, mangent leurs pommes de terre en puisant à même le plat avec les mains, ont eux-mêmes bêché la terre où les patates ont poussé; ce tableau, donc, évoque le travail manuel et suggère que ces paysants ont honnêtement mérité de manger ce qu'ils mangent.
J'ai voulu qu'il fasse penser à une façon de vivre tout autre que la nôtre, à nous civilisés. Je ne voudrais absolument pas que tout le monde se borne à le trouver joli, ou bon...
Toutefois, il est très sombre et, pour le blanc, par exemple il n'y est pour ainsi dire pas employé de blanc une seule fois, mais simplement la couleur neutre qui se forme quand on mélange du rouge, du bleu, du jaune, par exemple du vermillon, du bleu de Paris et du jaune de Naples.
Cette couleur est donc en soi un gris franc, mais elle fait blanc dans le tableau. Je vais te dire pourquoi je fais cela. Le motif ici est un intérieur gris éclairé par une petite lampe.
Le tapis de table, en toile grise, le mur enfumé, les bonnets poussiéreux que les femmes portaient pour travailler aux champs, tout cela, quand on le voit en clignant les yeux, semble être à la clarté de la lampe, d'un gris très foncé, et la lampe, bien que donnant une lueur d'un jaune roux, parait encore plus claire, et même sensiblement plus claire que le blanc en question.
Et puis, il y a la couleur des chairs. Je sais bien que ces couleurs là, quand on les considère superficiellement, c'est à dire si l'on n'y réfléchit pas un peu, ressemble à ce qu'on appelle la couleur chair. Or, quand j'ai commencé le tableau, je les ai faite d'abord avec un peu d'ocre jaune, d'ocre rouge et de blanc, par exemple.
Mais cela faisait beaucoup trop clair et n'allait décidément pas.
Que faire ? J'avais déjà peint les têtes, même elles étaient assez bien achevées, avec beaucoup de soin; eh bien, je les ai repeintes, sans hésiter, sans pitié, et la couleur avec laquelle elles sont faites maintenant est à peu près celle d'une pomme de terre bien poussiéreuse, naturellement non épluchée.
En peignant cela, je pensais encore à ce qu'on a dit, si justement, des paysans de Millet: "Ses paysants semblent peints avec la terre qu'ils ensemencent".
Lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo - Nuenen - 1885



